Evolution du mot Science en Europe

En Europe, le mot science apparaît en 1080 à partir de la racine latine scientia, de sciens, scientis participe présent de scire, savoir. Étymologiquement, la science est donc associer au savoir. Globalement, il s’agit d’une connaissance pratique (applications religieuses) avant le XIVe s. qui s’évertue à imposer des tendances scholastiques. C’est à partir du XVIIe siècle, d’un point de vue sémantique (ce dont parle un signifié) contrairement à la syntaxe (ce qu’est l’énoncé, le signifiant – Cf Logique I) que le mot science s’émancipe des termes philosophie et théologie. Puis ce n’est qu’après la révolution copernicienne que s’affirme fermement la science comme connaissance théorique à partir du XVIIIe siècle.

En effet, à partir du XIIe siècle, la science est un savoir au service de la religion comme « connaissance transcendante que Dieu à des êtres et des choses » (1165) puis  comme « l’esprit de Dieu, en tant qu’il donne la science à l’homme » (1553).

Ainsi, au début, ce savoir est principalement localisé dans le domaine de la religion et de la morale. Il faut se rendre compte là, du niveau très limitée de la pensée européenne par rapport aux anciennes civilisations Arabes, Chinoises, Védiques… La domination de l’Église était totale et seule la philosophie naturelle d’Aristote pouvait se mêler aux discours religieux dans les raisonnements de la scolastique. Le mot « savant » apparaît vers le XVe siècle, suite à des traductions de livres arabes qui employaient fréquemment ce terme.

Il faut comprendre que même la pensée de Descartes (cartésianisme), à son époque était dominée par le pouvoir religieux qui imposé clairement ses directives. A partir des notions d’observation, de méthode, de raisonnement et d’expérience, la science se spécifie en sciences naturelles, sciences humaines, sciences occultes…

Tableau historique des expressions utilisant le mot science

  • La science du bien et du mal (1170) ; connaissance parfaite liée à la Genèse (II.9).
  • En utilisant la locution par science (1165) ; en sachant de quoi il s’agit.
  • La science de quelque chose (1170), l’escience) ; connaissance exacte et approfondie.
  • La science de quelqu’un (1250) ; ensemble de connaissance.
  • Science désigne (v. 1265) un ensemble de connaissance ayant un objet déterminé et une méthode propre et les sciences l’ensemble des disciplines qui forment le savoir théorique (XIIIe).
  • Faire science (1501) ; agir sagement.
  • Avoir science aperte [ouverte] (1270) ; savoir de façon sûre puis de certaine science (1291) devenu de science certaine (v.1660) toujours en usage.
  • En philosophie, science acquise (1375) signifie puissance intellectuelle de l’homme en tant que fondement du savoir dans le sujet.
  • Le mot scientifique (XIVe) et sciences mathématiques (Oresme) commencent à préciser un ensemble de connaissances.
  • Avoir la science infuse (théologie fin XVe) ; avoir la connaissance que donne Dieu par pure inspiration.
  • Les sciences libérales (déb. XVIIe) ; les arts libéraux
  • Les sciences spéculatives (1670) ; connaissances qui reposent sur le pur raisonnement.
  • Les sciences naturelles (1674).
  • Les sciences humaines (1644) ; connaissances liées à la langue, la grammaire, la poésie et la rhétorique et opposées (XVIIe et XVIIe) à hautes sciences (1718) comme connaissance théologiques, philosophiques et mathématiques. Début XXe, les sciences sociales prennent un nouveau sens : sciences dont l’objet est l’homme en société.
  • Sciences curieuses (alchimie et astrologie) et sciences occultes (1690) relatives aux phénomènes irrationnels de l’existence psychique.
  • La science du cœur (v. 1695) la connaissance intuitive des sentiments humains.
  • Les sciences philosophiques (1721) et les sciences morales (1750) et sciences économiques (1760) et sciences politiques (1772).
  • Les sciences (sans qualificatif, 1765) désignent les connaissances exprimées par le calcul et l’observation, l’expérimentation. Comme pour les sciences exactes (1751) ; mathématiques et sciences expérimentales (1787) ou sciences d’observation.
  • Les sciences physiques (1868), sciences pures opposées à sciences expérimentales (1873).
  • Par contre les sciences dures (exactes, déductives ou hypotético-déductives) différentiée des sciences molles (sciences humaines sans relations avec les calculs et l’expérience) sont des définitions qui n’existent pas en tant que telles, mais plutôt des traductions limités par le vocabulaire anglo-saxon.

Gardons en mémoire la distinction entre la science médiévale (la foi, la rhétorique, révélation et source d’autorité) et la science de la Renaissance (le droit comme émanation de la pensée divine et réglage de la vie humaine et les mathématiques comme ordre du monde, raisonnement formel – L. de Vinci – et expériences contrôlées).

Heureusement (ou malheureusement pour certains) que le droit est passé à « gauche de la science » en laissant de côté l’émanation de la pensée divine… Ceux qui, à l’époque, ont édifié (en texte) le droit, ont (selon moi) prostitué la « pensée manichéenne de Saint Augustin » pour s’octroyer le pouvoir de domination de ceux qui prononcent le droit sur d’autres qui doivent s’y conformer. Le droit et la justice sont, à la base, écrit pour que certains dominent d’autres ; En vue d’établir un équilibre social bien sûr {voir sumer et Hittite}. Dans l’idée de divinité, ils se sont fourvoyés. Encore de nos jours, regardons seulement les perruques qui ont presque disparues et les robes des avocats qui restent encore comme des relents de « pouvoirs divins » qui n’en sont pas mais comme « domination humaine et injustice caractérisée ».

Laissons maintenant de côté le « droit » qui je l’espère un jour, fera mea-culpa et demandera pardon aux peuples du monde, dans l’introspection nécessaire pour regarder avec objectivité son passé et s’excuser de toutes les erreurs commises dans les jugements prononcés et autres exécutions sommaires…

En Europe, combien de gens ont été brûlés pour appliquer la justice (dite) divine ? Et au début de la République française, combien de personnes ont eu la tête tranchées par application du droit de domination ? Certains souhaitent maintenant réhabiliter Robespierre, d’autres Lavoisier… Et que dire, par application du droit anglais (interdiction de l’homosexualité), du procès injuste d’Alan Turing en 1952… Ce n’est pas vieux et pourtant, cela montre clairement le poids actuel de l’Église (de la loi divine) dans l’écriture des lois juridiques en Europe.

La science de la Renaissance (droit et mathématiques), après les travaux de Newton et la formalisation mathématique des lois du Kosmos, s’oriente vers la science que nous connaissons (théorique et expérimentale) et non vers la science du droit et des « tribunaux subjectifs ».

Ainsi, depuis le début du XVIIIe s., la science se dit de la connaissance exacte, universelle, vérifiable et exprimée par des lois (langage formel des mathématiques et non des lois juridiques). Sociologiquement, on remarque aisément que le mot science qui était (initialement, XIIIe) certaine car transmise par la divinité et reçue par le pouvoir ecclésiastique devient objective et rationnelle (exacte). La laïcisation de la société européenne commence donc par la science (et non par la politique, ni par le droit) puisque la connaissance certaine/exacte/précise est prouvée mathématiquement et expérimentalement.

A partir de 1835, apparaît la distinction entre les sciences et les lettres. Puis se généralise des expressions qui témoignent d’une précision accrue (mais excessive) des sciences positives (v. 1860) c’est à dire déductives ou susceptibles d’être contrôlées expérimentalement. Je traiterai par la suite du positivisme et de ses erreurs qui confinaient la science dans l’approche sensorielle d’Aristote.

Auteur de l’article : Patrice PORTEMANN