Le Monde Arabe

Mosquée bleue – Turquie, Istanbul ; photo P. PORTEMANN

Le premier calife[1] des Abassides (Al Manza ou Al Mansùr 712-775) fit traduire tous les livres des Grecs pour fonder une université et une bibliothèque à Bagdad où les Européens allaient chercher le savoir, sur les terres de l’ancienne Mésopotamie et de la science antique d’orient, sauvegardée et transmise par les Arabes.

En astronomie, par exemple, c’est la réduction des théories de Ptolémée en tables, le perfectionnement des instruments de mesure et la multiplication des observations qui révèlent des erreurs sur le temps de révolution de la lune, sur les éclipses solaires, les positions respectives de mercure et de vénus par rapport au soleil… Les Arabes calculent précisément la précession des équinoxes (Al Batani vers le Xe siècle).

Al Batani disait : « … Pour découvrir la vérité, il faut faire des observations d’une manière continue, et corriger les anciennes déterminations au moyen de celles qui auraient été obtenues ultérieurement, de même que ceux qui sont venus avant nous ont corrigé les observations de leurs prédécesseurs. » Les Arabes approfondissent de nombreux traités de Physique, de tables astronomiques, de données médicales… Ils découvrent de nombreux acides et alcools, ils formalisent la chimie et ils ouvrent les voies de la métallurgie (préparation d’alliages).

L’hommage rendu aux arabes est insuffisant car ils ont perpétué/amélioré les souvenirs des temps reculés. En Iran, les perses représentent, dans ce sens, une attitude exemplaire. De nombreuses années se sont écoulées avec des représentations erronées sur le peuple arabe. En effet, les catholiques ont contrôlés (sans vergogne) les dires et les non-dits de la pensée dominante du deuxième millénaire de notre ère. Même le 20ième siècle est entaché des erreurs commises par la communauté chrétienne. Il faut le reconnaître maintenant pour œuvrer à l’inverse de ce qui fut pratiqué ; Et ceci, malgré la problématique géopolitique qui émerge des États-Unis depuis 2001 entre les occidentaux (chrétiens) et l’Islam. Il ne faut pas se laisser déborder émotionnellement par cet enjeu économico-culturel qui, comme dans les temps passés, considère les arabes comme des barbares.

Mais nous savons maintenant que l’apport scientifique des arabes est énorme et que, c’est bien grâce à eux, que nous avons pu avoir accès aux connaissances des grecs puisqu’ils ont traduit et améliorés les théories et autres abaques nécessaires à la conception d’un formalisme scientifique.

L’Empire musulman

Le fondement de cette civilisation est l’Islam (soumission). Cette nouvelle religion apparaît dans la péninsule Arabique et le croissant fertile (Ancienne Syrie, Palestine, Irak) qu’Ahmed Djebbar[2] définie comme étant le centre (pouvoir central) alimenté ensuite par la Perse, L’Égypte, puis l’Afghanistan, le Turkestan, le Maghreb et finalement l’Espagne. Même si la partie asiatique débouche sur les steppes de l’Asie centrale, je doute fort que des échanges importants[3] (philosophie et conceptions étatiques) se soient finalisés avec les chinois.

Cette civilisation établit des contacts avec L’Europe et le Nord de l’Afrique par la Méditerranée et l’Asie Mineure mais également avec l’Éthiopie (mer rouge), l’Inde (control de l’océan indien), puis le long des côtes africaines jusqu’aux îles Zanzibar (Mozambique), Madagascar…

Situé entre l’Empire Byzantin et l’Empire Perse, l’Empire Musulman se développe sur les terres de très anciennes civilisations ; n’oublions pas l’héritage qu’elles leur ont légué pour comprendre l’essor rapide de la science Arabe. Jusqu’en 661, le pouvoir central est en Arabie, mais elle conserve seulement le pouvoir religieux après l’arrivée des Omeyyades au pouvoir (origine syrienne qui font suite aux Sassanides).

L’Empire Byzantin succédait à la partie orientale de l’Empire Romain (définitivement effondrée en 476). Au VIIe s. le pouvoir central byzantin s’affaiblit (Héraclius Ier 610-641), la Perse était une puissance agricole dirigée par une oligarchie militaire sur le plan politique et par le mazdéisme sur le plan religieux même si le judaïsme et la philosophie des Sabéens[4] étaient tolérés. Entre les deux empires, les tribus arabes sont partagées comme les Ghassanides (chrétiens « orthodoxes ») et les Lakhmides (orientés vers les Perses). L’Empire Perse va s’effondrer rapidement sous les attaques répétées des musulmans (634-651), par contre, Constantinople ne sera prise qu’en 1453 par les troupes ottomanes[5].

L’Islam débute son existence sur les « terres enrichies et cultivées » par de très anciennes civilisations (Hittites, Sumériens, Assyriens…) ayant construit  de grandes et belles cités, mais surtout ayant développé l’agriculture, l’artisanat, l’art de la guerre et du pouvoir politique, l’écriture, les mathématiques, la physique, l’astronomie, la philosophie…

Déjà les grecs avaient utilisé cette connaissance des anciennes civilisations notamment en Asie Mineure et leurs villes phares se nommaient Alexandrie mais aussi Harran, Antioche, Edesse…

L’Islam reçoit donc un héritage considérable et contrairement à d’autres conquérants, l’Islam recueille, apprend, fait fructifier, développe… les synthèses nécessaires à une vraie formalisation des sciences.

Le Prophète de l’Islam : Muhammad

Il est né vers 570 d’une famille Abbasside de souche, Muhammad commence sa prédication vers 610 (premiers versets du Coran) mais des oppositions et des pressions se manifestent au sein de sa communauté. Son message coranique de La Mecque concerne essentiellement la théologie (dogme musulman) mais c’est en 622 que, persécuté, il quitte cette ville pour Médine avec quelques fidèles. C’est l’Hégire, l’Exil qui marque le début du calendrier musulman. A Médine, le Prophète prêche et fait de la politique (dans le sens d’Aristote). Il prend le pouvoir et  commence à édifier une structure étatique, une cité islamique canalisée par des principes fondamentaux (versets médinois du Coran de 622 à 632).

Le corpus musulman rassemble donc le Coran (écriture sainte transmise par télépathie) et le Hadith qui concerne la pratique du Prophète, ses paroles, ses silences… Le gouvernement d’une cité islamique est basé sur l’édification d’une « cité multiconfessionnelle », du respect de l’autre et de son intégration, qu’il s’agisse de juifs, de chrétiens ou autres… De toutes confessions, un citoyen pouvait faire de la politique et « rentrer dans le gouvernement » pour participer activement à la cité islamique. Cette possibilité était très novatrice pour l’époque, les cités islamiques se développent très rapidement pour cela, car il y a intégration de l’autre (même si les non-musulmans payaient un impôt supplémentaire).

Lorsque le Prophète meurt en 632, rien n’était prévu pour sa succession[6] donc une lutte ouverte pour le pouvoir intervient entre les proches du Prophète. Les quatre premiers califes se succèdent jusqu’en 661, se sont les « bien guidés[7] » tous vivants au côté du Prophète, les deux derniers sont ses gendres dont Ali (calife de 656-661), fils de Fatima, elle même fille de Muhammad le prophète. Ali est assassiné (par Ibn Moljam, un Khârijite – un séparatiste – en 661 dans une lutte de pouvoir avec Mu Awiyya[8] gouverneur de Syrie et chef de famille d’une branche du Prophète. Ensuite, Mu Awiyya se proclame calife et il transfère la capitale de l’Empire musulman de Médine (Arabie) à Damas (Syrie). Quatorze califes de la famille des Omeyyades se succèdent en moins d’un siècle. Les conquêtes de territoires sont fulgurantes : toute l’Arabie puis la Syrie (634), la Mésopotamie (635), l’Égypte (642), la Perse (634-651), Chypre (649), le Maghreb (à partir de 647) et la péninsule ibérique (à partir de 711 par les Omeyyades). Il est évident que ces conquêtes, malgré l’altruisme novateur des musulmans, n’ont pas été réalisées « la fleur à la pointe de l’épée ».

Il n’y avait que quelques milliers de cavaliers au début, puis les troupes recrutent sur place sans difficulté. De nombreuses personnes sont convaincues de suivre la nouvelle religion tolérante (pour les monothéistes) et qui n’impose rien aux non-musulmans (sauf un impôt). Les premiers pays conquis sont surtout composés de chrétiens qui « adhèrent à l’Islam et à son discours d’ouverture[9] » pour s’opposer au pouvoir central de Byzance. Ces conquêtes sont très rapides et il est même arrivé qu’un calife, pour des raisons économiques, freine les conversions à l’Islam car les non-musulmans versés un impôt et cela diminué d’autant les recettes. Par contre, une partie du Maghreb (tribus berbères) s’oppose à l’Islam mais après contournement, les conquêtes se poursuivent. A l’est, l’empire musulman s’étend jusqu’en Asie centrale (rivière Talas, 750).

Des Omeyyades aux Abbassides

Au temps du Prophète : Sassanides

Après l’assassinat d’Ali (gendre du Prophète), les Omeyyades (branche familiale de Syrie) s’installe au pouvoir pendant un siècle.

Le dernier calife Omeyyade régnant (Marwan II, 744-750) est tué, ainsi que la plupart des chefs du clan (sauf Ab dar-Rahman qui va fonder une dynastie Omeyyade en Espagne) par une autre branche familiale du Prophète venant de Perse (par son oncle Abbas Ibn Abd al-Muttalib). Ce renversement résulte de rancœurs liées à l’assassinat d’Ali mais également à la montée des élites persanes au sein de l’armée et de l’administration persanes. C’est le règne des Abbassides qui atteint son âge d’or au XIe siècle.

Le « petit règne des Omeyyades » installe donc, les préceptes fondamentaux de la cité musulmane en tous lieux conquis. Les échanges commerciaux sont développés et taxés, des bibliothèques privés (et semi-privé) sont constitués (comme celle du calife al-Walid Ier) à partir des livres latins récupérés par Tariq Ibn Ziyad (général de l’armée et contemporain du Prophète) lors de la conquête d’Espagne.

Les califes utilisaient les structures étatiques préexistantes et, d’une manière générale, la puissante centralisation des Byzantins et des Perses. A l’époque des écrits du calife Abd al-Malik (685-705), les documents officiels étaient authentifiés par d’anciens cachets de Constantinople portant la croix et la profession de foi chrétienne.

Le gouverneur de Perse as-Saffah (750-754) lance son offensive contre Damas et fonde sa nouvelle dynastie Abbasside. Les perses drainaient déjà toutes les richesses venant d’orient, les marchandises agricoles et artisanaux, les épices, l’encens… ; Toutes ses produits étaient taxées puis revendus aux marchands byzantins. Les Abbassides installent donc une « vision internationale » à la structure de l’empire musulman et ce contrôle du commerce s’étend vers l’Asie et l’Afrique, mais aussi sur toute la méditerranée (après l’élimination des Byzantins) et même l’Europe du sud.

Le pouvoir des Abbassides résiste au temps, de l’an 750 à 1258, date à laquelle le dernier calife est tué par les Mongols. Dans les faits, la dynastie des Abbassides s’achève en 1055 lorsque les troupes Seljoukides[10] (sensées être à leur service) les ont destitués.

Avec quelques dates, d’après le point de vue des historiens musulmans, le déclin de l’empire musulman s’est déroulé chronologiquement ainsi :

Les offensives chrétiennes

  • 1063      Perte de la Sicile
  • 1081      Siège de Mahdiya (Maghreb)
  • 1085      Chute de Tolède (Espagne)
  • 1099      1er croisade et chute d’Antioche et de Jérusalem
  • 1147      2e croisade et chute de Tripoli
  • 1177      Défaite almohade à Santarem (Espagne)
  • 1187      3e croisade et victoire des armées de Saladin (Salàh ad-Dïn)
  • 1202      4e croisade et chute de Constantinople
  • 1212      Défaite almohade à Las Navas de Tolosa (Espagne)
  • 1218      5e croisade (Orient)
  • 1228      6e croisade dirigée par Frédéric II (Orient)
  • 1248      7e croisade dirigée par Saint Louis (Egypte)
  • 1270      8e croisade dirigée par Saint Louis (Maghreb)
  • Les offensives Mongols
  • 1218-1227           Première offensive (chute de Samarcande, Ravy…)
  • 1231-1241           Deuxième offensive (réoccupation de l’Asie centrale, occupation de la Russie, de la Pologne et de la Hongrie)
  • 1257-1261           Troisième offensive (chute de Bagdad et de Damas)
  • {quelques lignes sur les Ottomans… et l’origine des Turcs}

[1] Calife : « lieutenant » de Dieu.

[2] Une histoire de la science arabe, d’Amed Djebbar (entretiens avec Jean Rosmorduc), éditions SEUIL, Points Science S144.

[3] Néanmoins, il est vrai que des échanges de technologies ont eu lieu (des chinois vers les Arabes).

[4] Sabéens : néoplatoniciens qui vénéraient le Soleil et la Lune…

[5] N’oublions pas que les croisades des chrétiens d’occident ont grandement affaiblies Constantinople et surtout la quatrième croisade (1202) qui était dirigée contre elle.

[6] Cela est étonnant car les grands hommes pensent toujours au futur…

[7] Abù Bakr (632-634), Umar (634-644), Uthman (644-656) et Ali (656-661). C’est Uthman, une vingtaine d’années après la mort du Prophète qui a fixé définitivement le texte du Coran (récitation).

[8] Mu Awiyya était le conquérant de l’Égypte (642). Uthman était son cousin et il n’acceptait pas son assassinat. Mu Awiyya exigeait que le meurtrier  (en fait, il s’agissait d’un groupe de rebelle de l’armée d’Égypte et partisans d’Ali au début de son califat) soit puni. Mais Ali considérait que sa mort ne dépendait que de ses actes malveillants…

[9] Ouverture se dit fath en arabe c’est-à-dire ouverture de l’espace, ouverture à la lumière, ouverture de libération…

[10] Victoire de l’orthodoxie sunnite sur l’influence grandissante des shiites persans. Globalement, les perses étaient pour une « descendance filiale et divine » du prophète, d’où leur attachement à Ali…

Auteur de l’article : Patrice PORTEMANN