La Science Arabe

C’est à partir du VIIIe siècle de notre ère que la civilisation Arabe développe les sciences de manière significative. Al-‘Alim signifie le « très savant » et Mu’allim décrit la transmission du savoir « Celui qui rend savant » car de là émerge les avantages qu’une société peut tirer de ce savoir.

Le Prophète aurait dit : « Gabriel m’a permis jusqu’à sept lectures différentes du Coran ». Il faudrait peut-être rappeler cela aux salafistes actuels qui dirigent certains pays au début du IIIe millénaires…

Dans le Coran, sourate LVIII-11 : « Dieu placera sur des degrés élevés ceux d’entre vous qui croient et ceux qui auront reçu la science ».

Il y a donc une distinction nette entre la croyance et le savoir[1] d’un point de vue cognitif, mais pour le « Dieu de l’Islam », le résultat est identique à ses yeux car les individus sont placés sur des degrés élevés. La croyance des individus était contrainte au monothéisme, il n’y avait pas de tolérance (théologique, mais tolérance sociale pour le polythéisme). Quant au savoir, il y avait également certaines limitations comme l’exprime  Ar-Râzî[2] : « il est interdit d’étendre le principe du raisonnement par analogie (qiyâsiyya) aux noms divins pour en obtenir de nouveaux ». Dans le domaine linguistique, le qiyas est l’analogie technique et le terme qiyâsiyya représente une explication systématique et scientifique des règles grammaticales.

D’une manière générale, les termes directement associer à la science sont :

  •      AL-‘Alim : le très savant, l’omniscient ;
  •      ‘ilm : la science, l’acte de savoir ;
  •      ‘allâm : Celui qui ne cesse d’être savant ;
  •      A ‘lam : infiniment savant ;
  •      Mu ‘allim : Celui qui détermine la science. Celui qui fait savoir, qui rend savant, qui enseigne

En faisant abstraction des voyelles, on remarque la racine initiale ‘A.L.M dont sa signification est :

Distinguer par des signes[3], fendre.

Les signes constituent toutes les possibilités infinies qui représentent « la première discontinuité ontologique par laquelle la connaissance est rendue possible ».

Distinguer, discerner, analyser, disséquer, raisonner par dichotomies successives puis associer ou séparer les différents éléments dans une suite d’argumentations logiques, voilà les termes que l’on peut utiliser pour décrire les processus de compréhension, de computation, ou de construction des sciences rationnelles. D’où le sens primitif de la racine ‘A.L.M qui signifie « fendre » pour partager en deux (raisonnement par dichotomie) et qui est utilisé pour construire les termes arabes liées à la science.

Ces processus de construction de la science sont finalisés et achevés dans le positivisme (occidental du XXe siècle) qui précède le nouveau paradigme scientifique des temps modernes.

Il est évident que le Coran stimule le musulman à la recherche des vérités scientifiques d’où l’apport considérable de synthèse et d’amélioration des connaissances dans ce domaine.

[1] Relire le dialogue d’Eliphas Levi…

[2] Râzî : né vers 1149 à Ravy. Il maîtrisait différente disciplines comme les sciences religieuses fondamentales, la théologie, la logique… Les extraits choisis proviennent du livre Traité sur les noms divins aux éditions Al Bouraq (Liban).

[3] Voir le détail de la formalisation algébrique.

Ar-Râzî et l’étymologie du mot Science

D’après le Traité sur les noms divins d’Ar-Râzî, nous avons les termes ‘ilm (science, savoir, connaissance) ; ‘ilm darûrî (science nécessaire, innée, notre « science infuse » en occident) ; ‘ilm al-akhlâq (éthique, science des mœurs) ; ‘ilm al-mantiq (logique) ; ‘ilm al-siyâsa (science politique) ; ‘ilm ilâhî (science divine, qui traite de Dieu) ; ‘ilm kullî (science universelle) ; ‘ilm riyâdî (science mathématique) ; ‘ilm tadbîr al-manzir (science domestique) ; ‘ilm tabî’î (science naturelle ou qui traite de la nature).

Au premier chapitre du Traité d’Ar-Râzî, à propos du nom (ism), du nommé (musammâ) et de la désignation (tasmiya), il précise : « si le nom est l’expression d’un vocable qui désigne une chose que l’on a posée, il en résulte que la connaissance nécessaire (‘ilm darûrî) obtenue par ce nom n’est pas (celle réalisée) par le nommée. »

Allâh a dit (Coran II, 129) : Si tu leur pardonnes, en vérité, c’est Toi qui est le Puissant-irrésistible et l’Infiniment-Sage.

Il a créé toute chose et l’a déterminée en parfaite mesure (Coran XXV, 2). C’est Lui qui a rendu belles toutes les choses qu’Il a crées (Coran XXXII, 7). Al-Hakîm, le très-sage, issu de la racine H K M : ihkâm comme action de bien établir ou de décider les choses est appliqué à Allâh en rapport avec la création des êtres et leur agencement parfait. La sagesse (humaine) hikma consiste donc à parfaire la connaissance la plus approfondie des réalités connaissables et acquises au moyen de la meilleure des sciences. En ce sens, le sage (al-hakîm) est le savant.

Allâh a dit (Coran XXIII, 115) : Pensez-vous que Nous vous avons créés pour rien ? Nous n’avons pas créé vainement le Ciel et la Terre et ce qui se trouve entre les deux (Coran III, 191).

Les philosophes Arabes assimilent donc la sagesse à la science. Selon eux, la classification de la science est :

  1. La science dont l’objet ne dépend pas de notre choix : la science spéculative (hikma nazhariyya) :
    1. La science spéculative comme un simple moyen d’accès (wasîla) : il s’agit de la logique (‘ilm al-mantiq) pour énumérer les conditions par lesquelles l’homme peut discerner les concepts (taçawwurât) et les jugements (taçdîqât).
    2. La science spéculative comme une fin en soi (maqçûda bi-al-dhât)
      1. Celle qui implique l’existence d’une matière (maddâ) : soit une matière déterminée, comme une discipline qui aborde les réalités manifestées, la science naturelle (‘ilm tabî’î) ; soit l’objet d’étude qui ne comporte pas de matière déterminée mais qui en appelle nécessairement une, la science mathématique (‘ilm riyâdî).
      2. Celle qui n’en exige pas : l’objet d’étude ne comporte pas de matière, il s’agit d’une métaphysique ou science divine (‘ilm ilâhî).
  • Celle qui peut admettre l’existence ou non d’une matière : c’est la science universelle (‘ilm kullî) comme la science traitant de l’unité (wahda) et de la multiplicité (kathra), celle des causes et des effets, de la perfection ou de l’imperfection, toutes ces disciplines sont inclues dans les sciences spéculatives (hikma mazhariyya)
  1. La science dont l’objet dépend de notre choix se nomme science ou sagesse pratique (hikma ‘amaliyya) :
    1. La sagesse en rapport avec l’action consiste dans l’étude approfondie de l’âme humaine en relation avec le corps : science des mœurs ou éthique (‘ilm al-akhlâq).
    2. L’étude des comportements de l’être en relation avec le milieu familial est la science domestique (‘ilm tadbî al-manzil).
    3. L’étude des comportements de l’être avec ses semblables est la science politique (‘ilm al-siyâsa).

Voilà les relations des différentes sciences rapportées à la sagesse. Pour Ar-Râzî, en s’appuyant sur le Coran : « Celui qui les connait et qui se conforme aux règles des sciences pratiques est d’une sagesse consommées ».

Cette classification générale des sciences correspond également à celle de A.-M. Ampère dans sa philosophie des sciences (sciences cosmologiques et noologiques). Il existe également une correspondance légitime avec la connaissance abstraite et la connaissance concrète de la philosophie des Védas en Inde, avec la philosophie du Tao en Chine,…, il s’agit en fait d’une structuration cohérente des sciences que j’utilise également dans ce site pour décrire, dans sa globalité, l’histoire des sciences en sciences concrètes et sciences abstraites.

  • Les sciences concrètes reflètent « un art technique ».
  • Les sciences abstraites reflètent « un art d’imagination »

De cette relation liant Dieu à la Science conduit les Arabes à l’étude de tous les documents anciens. Sans apriori et seulement dans le désir de servir Dieu en comprenant au maximum son œuvre (parfaite). Heureusement que le Coran incite à « devenir savant » tout musulman digne de ce nom car avant eux, les serviteurs catholiques de Jésus et de Marie ont cultivés un certain goût à la destruction par les flammes de tous les documents anciens qu’ils considéraient comme issus du paganisme (la science grecque). Remercions donc les Arabes pour avoir cherchés, aux quatre coins du monde, les quelques documents restants pour les traduire, les compilés, les vérifiés puis les améliorés et les transmettre enfin, via les Pyrénées, à l’Europe renaissante. Grace à eux nous est transmise la connaissance de la Grèce antique. Les Arabes développent ainsi les mathématiques, l’astronomie, la médecine, la chimie… Et dans le domaine de la science appliquée, les Arabes inventent le « transfert de force » en utilisant la force de l’eau pour la substituer à la force humaine et animale. Les progrès technologiques sont immenses.

Auteur de l’article : Patrice PORTEMANN